LA BATAILLE DE LIGNY vue par la Presse de l'Epoque

Les textes ci-après sont extraits de "Journal de la Belgique" des 24 et 25 juin 1815. (1)
La presse de l'époque se bornait à reproduire des documents et publications officiels fournis par les Gouvernements ainsi que des dépêches en provenance de l'étranger. Les "nouvelles" étaient ainsi publiées avec de gros retards, parfois plus de dix jours de sorte que les situations décrites ne correspondaient plus à l'actualité.
Le numéro 144 dudit journal daté du samedi 24 juin 1815 publie l'article suivant daté de Paris, 18 juin, 6 heures du matin: "Cent coups de canon annoncent à la capitale une grande victoire remportée à Ligny, par l’Empereur sur les armées anglaise (sic) et prussienne, commandées en chef par le lord Wellington.
Au moment où le premier coup s'est fait entendre, un grand nombre d'habitants de Paris sont sortis de chez eux et se sont portés aux Tuileries, au palais royal et à l'état-major, impatients d'apprendre les heureuses nouvelles de l'armée.

Bientôt l'on a fait circuler une multitude de versions sur la bataille du 16 ; selon les uns, nous avions fait 25.000 prisonniers; selon les autres, le duc de Wellington était au nombre des morts, et les armées anglaise et prussienne se trouvaient entièrement séparées par suite de manoeuvres de l'Empereur. Le fait est qu'on n'a reçu aucun détail sur la grande journée du 16 : on sait seulement que l'armée française a été victorieuse, et l'on ne s'étonne point qu'on n'ait pas envoyé le bulletin circonstancié dans un moment où l'on était plus occupé à poursuivre l'ennemi qu'à raconter sa défaite. Il faut se méfier de toutes les exagérations; c'est une tactique bien perfide que d'exagérer d'abord nos avantages, pour les faire paraître moins grands quand ils sont connus".
Le même numéro reproduit deux communiqués intitulés: "Correspondance de l'Armée"
"Avesnes, le 14 juin. - La route de l'Empereur, de Laon à Avesnes a été une véritable marche triomphale. En arrivant ici, il a trouvé à la porte de la ville le 1er corps de cavalerie, commandé par le général Exelmans. Tous les soldats demandaient à grands cris d'aller en avant et de combattre les Prussiens. L'armée entière partage les mêmes sentiments. Cent cinquante mille hommes ont passé dans nos environs. Cinq bataillons de la garde nationale d'Avesnes ont demandé au Prince Jérôme, à son arrivée, des cartouches et des Prussiens. L'Empereur a visité nos fortifications; ensuite il a travaillé au mouvement général de l'armée avec le major-général; Sa Majesté s'est entretenue avec les comtes d'Erlon, Exelmans, Duhesme et autres officiers généraux; ensuite elle a reçu les autorités.
"Charleroi, le 15 juin, neuf heures et demie du soir. - L'ennemi a voulu tenir sur la Sambre, mais il a été promptement culbuté. L'ardeur de nos troupes est extraordinaire. Ce n'est pas au pas de charge qu'elles ont enlevé les positions dont elles se sont emparées, mais bien au pas de course. L'Empereur est monté à cheval à quatre heures du matin; il n'en est descendu qu'à neuf heures du soir; il doit y remonter à minuit". .

Le numéro du dimanche 25 juin 1815, du même journal apporte d'autres détails sur la journée du 16 :
"Fleurus, le 17 à 4 heures du matin. - La bataille d'hier s'est prolongée jusqu'à 10 heures du soir. On est encore à la poursuite de l'ennemi qui a éprouvé un mal affreux. Nous avons jusqu'ici 8000 prisonniers, 20 pièces de canon et plusieurs drapeaux; beaucoup d'officiers de marque, entre autres le comte Lutzow. On croit à la pointe du jour ramasser bien du monde dans les villages de Saint-Amand et autres, qui ont été emportés par le mouvement que l'Empereur a fait faire à sa Garde. Les grenadiers et chasseurs de la vieille Garde ont massacré des masses entières, et n'ont perdu que peu de monde.
Il paraît que c'est une charge à la baïonnette, de la Garde impériale à pied qui a décidé la bataille.
L'ennemi devait être extrêmement nombreux.
Je n'ai jamais vu pareil enthousiasme dans nos soldats. Les colonnes qui marchaient au combat, les blessés qui revenaient du pansement, ne cessaient de crier: Vive l'Empereur !"

"Copie d'une lettre du major-général au ministre de la guerre. - Fleurus, le 17 juin 1815. Monsieur le Maréchal, j'ai annoncé hier, du champ de bataille de Ligny, à Son Altesse Impériale, le prince Joseph, la victoire signalée que l'Empereur vient de remporter. Je suis rentré avec Sa Majesté à 11 heures du soir et il a fallu passer la nuit à soigner les blessés. L'Empereur remonte à cheval pour suivre les succès de la bataille de Ligny. On s'est battu avec acharnement et le plus grand enthousiasme de la part des troupes. Nous étions un contre trois.
A huit heure du soir, l'Empereur a marché avec sa Garde. Six bataillons de vieille Garde, les dragons et grenadiers à cheval du général Delort, ont débouché par Ligny et ont exécuté une charge qui a partagé la ligne ennemie. Wellington et Blücher ont eu peine à se sauver: cela a été comme un effet de théâtre. Dans un instant le feu a cessé, et l'ennemi s'est mis en déroute dans toutes les directions. Nous avons déjàplusieurs milliers de prisonniers et 40 pièces de canon. Le 6e et le 1er corps n'ont pas donné. L'aile gauche s'est battue contre l'armée anglaise, et lui a enlevé du canon et des drapeaux.
La nuit prochaine, je vous donnerai d'autres détails, car à chaque instant, on nous annonce des prisonniers. Notre perte ne paraît pas énorme, puisque sans la connaître, je ne l'évalue pas à plus de 3.000 hommes. Signé, le Major-général Duc de Dalmatie".
Voilà un compte-rendu officiel bien imprécis pour un chef d'état-major... Un troisième article figure. dans le même journal il est intitulé "Ministère de la Guerre - Lettre écrite de Fleurus, le 17 juin 1815, par un officier de l'état-major général".
"Les armées françaises viennent encore de s'immortaliser dans la plaine de Fleurus.

Nous sommes entrés en Belgique le 15. L'ennemi a été culbuté dans une première affaire sur tous les points où il voulut nous opposer de la résistance.
Devant Charleroi, plusieurs de ses carrés ont été enfoncés et pris par quelques escadrons seulement: 1.700 prisonniers ont" pu être sauvés sur 5 à 6.000 hommes qui composaient ces carrés.
Hier 16, nous avons rencontré toute l'armée ennemie en position près de Fleurus; sa droite, composée des Anglais sous les ordres de Wellington, était en avant de Mellet ; son centre à Saint-Amand et sa gauche à Sombreffe : position formidable, et couverte par la petite rivière de la Ligne.
L'ennemi occupait aussi le petit village de Ligny, en avant de cette rivière. Notre armée déboucha dans la plaine: sa gauche sous les ordres du maréchal Ney, par Gosselies ; le centre où était l'Empereur par Fleurus; et sa droite, dirigée par le général Gérard sur Sombreffe.
L'affaire s'engagea à deux heures sur la gauche et le centre. On s'est battu avec un acharnement inconcevable de part et d'autre. Les villages de Saint-Amand et de Ligny furent pris et repris plus de quatre fois. Nos soldats se sont couverts de gloire. A huit heures, "_Empereur, avec toute sa Garde, a fait attaquer et enlever Ligny. Nos braves se sont portés au pas de charge sur la principale position de l'ennemi. Son armée a été forcée au centre et obligée de se retirer dans le plus grand désordre; Blücher avec ses Prussiens sur Namur et Wellington sur Bruxelles.
Plusieurs pièces de canon ont été enlevées par la Garde, qui a tout culbuté devant elle. Le feu n'a cessé qu'à 10 heures du soir. Tout a marché aux cris mille fois répétés de Vive l'Empereur; Ce sont aussi les dernières paroles que prononçaient les braves qui succombaient. Jamais on n'a vu un semblable enthousiasme.
Une division anglaise de 4 à 5.000 Ecossais a été taillée en pièces, on n'en a pas vu de prisonniers. Le noble lord doit être confondu...
Il y a sur le champ de bataille huit ennemis pour un Français.
On dit que leur perte est de 50.000 hommes. La canonnade ressemblait à celle de la Moskova.
Ce matin 17, la cavalerie du général Pajol s'est mise à la poursuite des Prussiens sur la route de Namur. Il est déjà à deux lieues et demie de la ville. On les ramasse par bandes. Ils ne savent où sont leurs chefs.

La déroute est complète de ce côté, et j'espère qu'on entendra pas parler de sitôt des Prussiens, si toutefois ils peuvent se rallier.
Quant aux Anglais, on verra ce qu'ils deviendront. L'Empereur est là". Et enfin voici un communiqué intitulé: "Correspondance de l'Armée"
"On a reçu des nouvelles de l'armée, en date du 17, à onze heures du soir. L'Empereur avait son quartier général à Planchenois, sur la route de Bruxelles, à cinq lieues et demie de cette ville. Le duc de Wellington se repliait sur Bruxelles, Blücher sur la Meuse. Le comte de Lobau marchait sur Namur, son avant-garde n'était qu'à une demi lieue de cette place.

On évalue à 12.000 morts la perte éprouvée par les ennemis dans la journée du 16. Le village de Saint-Amand a été pris et repris trois fois. Parmi les Français qui ont été blessés, on cite le général Girard, le générai comte de Valmy et le prince Jérôme".
Ces relations contradictoires émanant d'officiers ayant été au centre des combats prouvent combien il était difficile d'apprécier la situation avec justesse et sérénité et surtout de prendre rapidement les décisions qui s'imposaient.

Mais à travers ces récits, une idée prévaut: la certitude d'avoir pu dominer la situation et l'espoir de remporter une victoire rapide et définitive.
Mais plus curieux encore est cet article ayant fait l'objet d'un "bulletin extraordinaire" joint à un journal de Lille et reproduit dans le "Journal de la Belgique" du 26 juin.
"Valenciennes, 19 juin au soir. - On dit que l'Empereur a tiré le premier coup de carabine; qu'il a donné l'exemple et payé de sa personne; qu'il a eu un cheval tué sous lui. Il a remporté les 15, 16 et 17, des victoires surprenantes qui ont été surpassées encore par celle d'hier 18, jour auquel il a fait 30.000 prisonniers; les blessés qui sont arrivés ici ne sont entrés et n'ont traversé la ville qu'en criant Vive l'Empereur et en disant qu'il leur tarde d'être guéris pour pouvoir retourner se battre. Sans le trop d'ardeur de ses soldats, l'Empereur enveloppait à la fois et faisait prisonnière toute l'armée prussienne

A Paris, lé 17 juin, le Gouvernement était confiant. A la Chambre des Pairs, on reprenait le cours des séances et l'on continuait la discussion du projet de règlement pour la police de cette chambre...

(1) Le "Journal de la Belgique" était édité sur quatre pages, à Bruxelles, Entrée de la rue de la Fourche, près les Trois-Pucelles. Le numéro coûtait 3 centimes.

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