LA BATAILLE DE LIGNY A TRAVERS LES ARCHIVES COMMUNALES

Ligny était en 1815 " un grand village solidement bâti ", il devait compter à l'époque quelque 200 foyers. Si la bataille du vendredi 16 juin 1815 fut excessivement meurtrière pour les armées françaises et prussiennes, il ne semble pas qu'elle ait fait des victimes parmi la population civile, les registres communaux n'en font en tous cas pas mention. Il est vraisemblable que les habitants avaient cherché refuge dans les caves ou avaient gagné les villages voisins à l'arrivée des Prussiens. Par contre, les dégâts matériels furent très importants.

L'administration de l'époque eut le souci de faire dresser très rapidement la liste des dommages car le 28 juin 1815, 12 jours après la bataille, l'Intendant départemental de Sambre et Meuse, M. de BRUGES adressait par voie d'affiches la communication suivante aux administrations communales de son ressort : " L'intention de S. M. étant de connaître les pertes occasionnées par les derniers événements, dans les parties du Royaume qui en ont été le théâtre, je vous invite, M. le Maire, à m'adresser sans délai, un état détaillé de ces pertes, conforme au modèle ci-joint.


Retraite prussienne vue des positions françaises
et, en arrière plan, Ligny en feu

Vous n'y porterez point l'évaluation de celles qui proviennent des réquisitions de vivres, de main-d'œuvre, ou de moyens de transports, ni rien de ce qui concerne le logement ou la nourriture fournis aux militaires, mais seulement la valeur des biens, meubles ou immeubles, détruits ou enlevés par incendie, pillage et dévastation. " Le travail que S. E. le Commissaire Général de l'Intérieur, me demande à cet égard, devant être terminé le plus tôt possible, afin que les secours qu'il plaira à S. M. d'accorder puissent être distribués avec cette promptitude qui en augmente le prix, il sera impossible d'évaluer les dommages avec une exactitude mathématique, et il faudra se contenter d'aperçus (sic), mais je vous recommande de veiller scrupuleusement à ce que ces calculs approximatifs soient faits sur un pied modéré ; l'exagération ne serait propre qu'à écarter les secours. " Lorsque ce premier travail sera terminé, je ferai procéder, sur des bases analogues, à une évaluation exacte de la perte éprouvée, afin que les sommes que S.M. aura daigné accorder, d'après le tableau sommaire des dommages, qui lui sera soumis, puissent être réparties sans aucun retard Le relevé nominatif et détaillé des pertes est parvenu jusqu'à nous ; voici les totaux qui ont été repris du tableau récapitulatif :

I. Valeur des objets détruits par incendie :

Maisons particulières..........27.755 F 73
Granges écuries................ 18.552 F 14.
Meubles et effets................33.605 F 46
Moissons en grange........... 11.731 F 46
Total...................................91.444 F -

Il. Valeur des objets enlevés ou détruits par pillage

Meubles et effets................. 123.226 F 69
Bétail.................................. 31.A99 F 68
Comestibles et boissons.......15.731 F 10
Total ............................ ..... 168.A57 F 47

III. Montant des pertes occasionnées par dévastations, principalement sur le champ de bataille :

Moissons sur pied.......... 121.608 F S4
Bois et taillis...................89 F 55
Total............................. 121.598 F 09
Total général ..................381.499 F 89

La remarque suivante figure dans la colonne " observations " du relevé : " Les comestibles et boissons ainsi qu'une grande partie du bétail ont été enlevés par les troupes prussiennes les 15 et 16 juin 1815. Les troupes françaises ont d'après les renseignements, mis le feu à 55 habitations, brisé les meubles portes et fenêtres, pillé l'argent, linge et effets les 16 et 17 juin 1815 ". Le relevé des dommages donne un aperçu de la situation de fortune des habitants du village ainsi que des prix pratiqués à l'époque (1). La valeur d'un cheval variait de 225 à 350 F, celle d'un mouton de 15 à 20 F, un porc gras coûtait 20 F, une poule 60 centimes, le beurre valait 50 centimes la livre, le vin 1 F 50 le litre, le tonneau de bonne bière 15 F, le tabac 50 centimes la livre ; le prix des céréales était le suivant : le froment 16 F 50 l'hectolitre, le seigle et l'orge 15 F l'hectolitre.

Au vu de ces prix unitaires, on peut mesurer l'importance des dégâts causés. Deux cents cinq familles introduisirent une déclaration de dommages variant de 10 F à 28.017 F. Cette dernière était celle du sieur VINCENT Jean-Louis dont la ferme fut pillée de fond en comble et dont plus de 50 ha de cultures diverses furent totalement ravagées. Le prieur du château de Ligny nous a laissé une déclaration par laquelle il s'engage à céder son indemnité au sieur VINCENT " comme étant celui qui a le plus souffert à Ligny ". Les dégâts occasionnés au mobilier de l'église furent évalués à 5.554 F.


Ligny au lendemain de la bataille

Quant au desservant M. le curé Dewal qui a été " pillé et réduit ", il déclare avoir perdu des meubles et effets pour une valeur de 1.765 F, ainsi que 200 bouteilles de vin, 6 tonneaux de bonne bière et 16 litres de genièvre. L'exploitant des carrières accuse une perte de 418 F représentant la destruction d'outils et de blocs de granit lequel valait 2 F 50 le pied. La propriété de la famille de Looz de Corswaren, seigneurs de Ligny comprenant un château, aujourd'hui disparu, un moulin et une ferme (1) subit des destructions évaluées à 28.100 F. Le bourgmestre de l'époque, M. EVERARTS dut faire diligence pour l'envoi du dossier des dommages car le 19 juillet 1815, l'Intendant départe- mental lui écrivait en ces termes : ..." Je ne puis me figurer que la valeur des meubles et effets détruits s'élève à la somme de 156.832,15 F ce qui me paraît exorbitant ; et je vous invite en conséquence à examiner de nouveau et bien scrupuleusement tous les états qui ont dû vous être remis pour dresser votre tableau et à éliminer de ces états tout ce que, en votre âme et conscience, vous serez persuadé se trouver exagéré "... L'extrait ci-après du brouillon de la réponse à cette lettre nous fournit des précisions intéressantes sur le déroulement même de la bataille. ..." effectivement, il y avait de l'exagération car d'après l'expertise faite tout récemment, la valeur des meubles détruits par incendie est de 29.165,95 F et la valeur des objets détruits par pillage de 115.125 F ; total 144.290,95 F. Vous seriez moins surpris de cette somme qui pourrait vous paraître exorbitante si vous aviez été à même de voir de quelle manière nous avons été traités quant au pillage et dévastation.

Comment serait-ce possible autrement. Les Prussiens ont commencé à s'établir sur notre plaine le 15 à 8 heures du matin jusqu'au lendemain à 1 heure, moment de la bataille. Ensuite les Français se sont établis dans la commune vers 8 heures du soir jusqu'au lendemain à 10 heures, et, jusqu'au 18 au matin, le village a été traversé par une armée peut-être de 150 à 200.000 hommes toujours occupés à fouiller partout... enfin un pillage continu "...

Immédiatement après les événements de juin, se constitua un comité de " commissaires spéciaux pour la distribution des secours urgents et provisoires accordés par Sa Majesté dans le département de Sambre et Meuse "(1). C'est ainsi qu'il fut procédé le 5 juillet à la répartition de 500 pains et de 750 F entre 94 familles " ayant été ruinées et ayant besoin de prompts secours " les secours en argent variaient de 5 à 30 F par famille. Le 17 août, le bourgmestre était invité à retirer au magasin militaire de Namur " la quantité de 2.568 kg de farine de seigle que Sa Majesté daignait accorder encore aux habitants réduits à un état de détresse ". De même, le 20 décembre, 50.515 livres de seigle étaient mises à la disposition de ' la population. Enfin du 2 août au 2 novembre 1815, il fut réparti plus de 150 bêtes à cornes " entre les habitants qui avaient perdu leurs bestiaux par suite des événements ". Les archives contiennent également une étonnante comptabilité des bêtes à cornes environ 70 têtes que le " Commissaire civil de S. M. le Roi des Pays-Bas, près l'Armée prussienne mettait à la disposition des habitants en remplacement du bétail livré aux troupes prussiennes ".

Ces bêtes en provenance des parcs de Charleroi et de Sombreffe étaient " mises en pension ", il était payé pour leur entretien 0,50 F par tête et par jour. Mais le paiement des indemnités de dommages de guerre se fit attendre de longs mois. Le bourgmestre intervint à plusieurs reprises auprès de la " Commission des secours " établie à Bruxelles et finalement obtint le 1 février 1816 les précisions suivantes. " ...le curé du Finistère est bien tourmenté de n'avoir que quatre cent cinquante mille francs à distribuer Il dit que ce n'est vraiment rien, que trois millions suffiraient à peine pour subvenir aux plus grands besoins des malheureux qui ont souffert. De manière que quelque intérêt que prenne la commission à votre commune, elle doit s'attendre à n'en recevoir qu'un bien faible soulagement "...

En réalité, les indemnités furent liquidées entre le 15 et le 20 juillet 1816. Leur montant total fut de 50.502 F 47 soit à peine 8 % des dommages causés et la " détresse des habitants resta profonde "... Un dernier " bienfait de Sa Majesté " leur fut accordé en 1818 sous forme de remise extraordinaire d'impôts.

Fermer la fenêtre