LIGNY vu par un Anglais trois mois après la Bataille

En septembre 1815, l'écrivain anglais Robert Southey entreprit un voyage en Belgique, à l'époque sous régime hollandais, avec quelques amis. Il débarqua à Ostende, se rendit à Bruxelles et à Spa et visita les champs de bataille de Waterloo et de Ligny.
Son « Journal de voyage» est intéressant par ses remarques et considérations sur les habitudes et le mode de vie des habitants, de même que pour ses commentaires sur la Campagne de Belgique.
Il s'est arrêté aux «Quatre-Bras» et a abordé le champ de bataille de Ligny par Brye.. suivons-le.!


Vue de Ligny au lendemain de la ba
taille

«_Le jeune homme qui nous servit de guide avait été amené devant Bonaparte pour lui fournir des renseignements. Il nous conduisit au village de Brye près duquel, d'après lui, s'était déroulée, la phase la plus sanglante de la bataille, notamment au moulin de Saint-Amand. Des tombes étaient encore visibles en nombre suffisant, pour prouver combien le massacre avait été grand.
Nous entendîmes le récit de blessés que je préfère ne pas rapporter et que si possible, je voudrais oublier.
Toutes les maisons avaient été endommagées et il n'y avait aucune aide médicale. Nous étions très sollicités par les gens, mais il n'y avait rien à acheter. Des coiffures, des souliers, des cartes françaises jonchaient les labourés; car ici, comme sur d'autres champs de bataille, la surface du sol a perdu toute autre trace de la tragédie, presque aussi parfaitement et aussi vite que les flots de la mer engloutissent toute trace de tempête..
De Saint-Amand à Ligny, il y a presque un mille de distance et l'espace entre les deux villages est formé de champs qui ont été fertilisés par les cadavres.
Selon le récit du guide, les Français perdirent plus d'hommes que les Prussiens; le carnage fut effroyable de part et d'autre. La petite rivière «La Ligne qui coule entre Saint-Amand et Ligny est un ruisseau bien insignifiant pour porter un nom. En maints endroits, un enfant peut la franchir et je pense que nulle part la hauteur de l'eau ne dépasse la cheville. Mais la bataille s'est déroulée par temps humide et le guide fait remarquer que les Prussiens auraient pu tirer un avantage de ce cours d'eau s'ils en avaient élargi le lit.

Nous le traversons sur un pont près du château vers lequel nous nous dirigeons et qui se trouve à notre droite, à l'extrémité du village de Ligny. Ce château est très pittoresque avec des remparts et un pont. Il était en ruine, avant la bataille, mais conserve des traces qui prouvent qu'anciennement, il était habité, lorsque le long chemin d'accès était arboré. Au milieu de l'une des anciennes salles s'ouvre une ouverture ronde comme la gueule d'un monstre, c'était l'entrée d'une prison. La cour intérieure était transformée en cour de ferme entourée de bâtiments importants qui furent incendiés au cours de la bataille de même
que le bétail qui y périt.
De ce côté, juste devant le village, c'est-à-dire derrière la route se trouve une grande carrière de granit. De magnifiques blocs étaient expédiés à Paris, pour la construction de bâtiments public. Il en reste encore beaucoup, mais il n'y a plus de demandes.
Un grand nombre de maisons furent incendiées. Elles sont construites en pierre mais malheureusement, elles étaient couvertes de chaume. Tout le monde est d'accord pour dire que les Prussiens auraient résisté si les maisons n'avaient pas brûlé.
Les gens s'affairent à la besogne, presque à chaque maison, afin de réparer les dégâts.
Ligny est un joli village et avant la catastrophe, il devait présenter un aspect général de confort et d'aisance.
Nous avions tout le temps de nous promener. Il faisait chaud et nous jetions un regard d'envie aux raisins et aux poires qui mûrissaient aux murs des maisons et qui avaient échappé à la dévastation.


Touristes visitant Plancenoit

A notre demande, notre guide entra dans l'une d'elles et demanda à acheter des fruits pour des étrangers. On nous invita immédiatement à . entrer et la maîtresse de maison, une vieille dame pauvrement vêtue, nous reçut dans la cuisine avec une politesse toute naturelle et un véritable sens de l'hospitalité, que je ne puis assez louer.
Elle apporta des raisins et des poires et nous offrit le café. Comme j'ai compris, elle devait s'appeler Lebrun.
Bonaparte était venu dans sa maison après la bataille. Elle était dans la cave avec sa famille. Bien que la maison échappa au sinistre, elle avait souffert le pire, car Vandamme l'avait complètement pillée. D'après tous les rapports, ce général est un des misérables les plus vulgaires de l'armée française.
Pour une raison surprenante, ici, les Prussiens n'étaient pas indésirables. Leur conduite au combat avait suscité l'admiration, et leurs souffrances, la compassion.
Les Français étaient cordialement détestés et Bonaparte était considéré comme le pire scélérat. Notre guide était surpris qu'il n'ait pas été mis à mort et le regrettait. Il déclarait qu'il l'aurait volontiers tué de ses propres mains. Personnellement, je suis convaincu que l'exécution de ce tyran, devrait être la plus équitable des sentences qui soit jamais prononcée. .
Dans cette cuisine où nous avions été accueilli d'une façon si hospitalière, car tout paiement sous quelque forme que ce soit, fut refusé, on utilisait pour le chauffage, des «boulets» composés d'argile et de poussière de charbon.

Les hommes étaient habituellement vêtus d'une blouse bleue avec une ceinture rouge. C'était propre et confortable et cela présentait bien.
Notre guide nous posa les mêmes questions que son prédécesseur au sujet de la pratique de la religion sous le nouveau gouvernement et avoua avoir une grande confiance, dans le jeune prince, parce qu'il avait séjourné longtemps en Angleterre...
Tous ici, disait-il commençaient à revivre avant que Bonaparte ne reviennent de l'Île d'Elbe. A l'époque, son père avait repris la «barrière» et actuellement, alors que tout était calme, le gouvernement lui avait
fait remise du paiement d'un trimestre. Il ne doutait pas que cette faveur ne soit prolongée si les temps ne s'amélioraient pas.
Il parla très intelligemment des dégâts subis. Ceux-ci pesaient lourds, pour les personnes qui avaient été frappées, mais ils étaient heureusement localisés. La plus grande partie du pays n'avait pas souffert et si un complément d'impôt était levé dans tout le département pour aider les sinistrés, le préjudice serait plus aisé à supporter. On nous disait que le prince Blücher était surnommé le «Drapeau» parce qu'il était toujours à la tête de ses troupes, même sous le feu le plus violent.
Ici, les puits sont nombreux, même tout le long de la route de Bruxelles. Leur nombre est certainement un signe d'aisance. Ils ne seraient pas si nombreux et si proches les uns des autres si les habitants ne pouvaient se permettre de les creuser.

Nous nous sommes promenés à travers champs jusque Sombreffe, environ 1 1/2 mille, en suivant le cours d'un ruisseau.
Nous avons traversé le village et gravit une colline (vers Namur) ; sur l'autre versant nous nous sommes arrêtés à une auberge qui était tenue par une nièce de la vieille dame, à l'égard de laquelle nous nous sentions si obligés. La patronne âgée de 27 ou 28 ans, aux manières prévenantes et distinguées, venait de se marier.
Un village d'Angleterre n'aurait pu présenter meilleur menu que celui qui nous était offert. Cette maison n'était pas mieux qu'une auberge convenable, mais on nous servit un bon repas, du bon vin - meilleur que celui que nous avons bu à Bruxelles - et un bon dessert. Mais nous avons payé vraiment cher: 54 F. ; nous étions 9 y compris nos domestiques et deux guides. Partout, à l'étranger, on fait payer les Anglais pour la prospérité de leur pays et ici, nous avions tellement voyagé
agréablement et nous avions été servis avec une telle gentillesse que. nous n'étions pas enclins à nous plaindre...»

On ne pouvait attendre de cet aristocrate anglais qu'il fit l'éloge de Napoléon. Mais les propos tenus à l'égard des Français par le guide, sont exagérés car la région eut particulièrement à souffrir de l'occupation prussienne. Sans doute la population était-elle partagée selon les avantages acquis ou escomptés; mais de nombreux témoignages sont favorables 'aux Français et à l'Empereur dont le retour a été accueilli avec enthousiasme dans la région. On pourrait multiplier les exemples de ce genre de contradiction et même de nos jours, les avis divergent encore. Nous n'en voulons pour preuve qu'un récent interview donné à la radio par un historien belge - le 28 mars 1990 - au cours duquel il déclarait que: «Depuis 1812, Napoléon était devenu impopulaire en Belgique en raison des levées massives d'hommes pour compenser ses pertes en Russie et encore que: «La Bataille de Waterloo avait été considérée par les Belges comme une victoire».
Il va de soi qu'il ne parla pas de Ligny...

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